Elles me regardaient d’un air pieu, elles se passaient les jugements de bouche à oreille, j’entends encore les ronronnements de leurs mots me suivre jusqu'à la salle. Les gouttes me glissent jusqu’aux lèvres en voulant rentrer dans mon corps mais elles se font avoir par le tissu qui me protège.

CAS TROIS-CENT QUARANTE SEPT MIL SEPT-CENT-UN

« Hyperactivé niveau 4 - nécessite exercice à plein corps. »
CITE : « Rester sur place provoque une sur-combustion d’énergie qui fait que je sous opère mon corps et je m’évanouie, cette semaine je suis allé à l’hôpital 6 fois à cause d’une mauvaise évaluation des voisins et des policiers. Je vous prie, je ne veux plus aller à l’hôpital, je sais comment prendre soin de moi. Je suis là pour faire une demande de confinement en dehors de la ville. » FIN DE CITATION.

DOSSIER OUVERT

Après que le premier assistant juridique ait annoncé mon cas, les juges ont commencé à feuilleter mon dossier avec les tests sanguins, pression artérielle, cohérence cardiaque, réponse de reflets, électrocardiogramme, IRM de cerveau/thorax et test de souffle.

- Vous avez été retrouvé à plusieurs reprises en dehors de votre centre de confinement, par terre, en état épileptique. Comment vous expliquez cela ?
- Je sors pour faire du sport, marcher, me promener, faire un tour. Lorsque je me retrouve face à des agents de sécurité ou des gens tout court, vu qu’on est en situation de confinement mon corps réponds par un attaque d’anxiété parce que je me sens coupable de sortir… du coup je finis par m’évanouir.
 - Entendu. Avez-vous les résultats de votre premier diagnostique en tant qu’hyperactive ?
- Non, je ne possédé pas ces documents.
- Vous avez moyens d’y accéder à ces documents ?
- Non, ils ne sont plus en ma possession.
- Pouvez vous les récupèrer ou refaire des tests alors ?
- Je ne peux les récupérer, puisqu’ils sont chez ma mère et je ne puis les refaire puisque les cabinets de psychologues sont fermés.
- Où se trouve votre mère alors ?
- Outre mer.
- Qu’est ce que vous faites si loin d’elle ?
- J’habite ici maintenant et je ne peux pas sortir, Monsieur le juge.
- Vous ne devriez être pas si loin de votre famille... cela vous mène à des situations comme celle ci.
- Si vous me donnez une autorisation je peux refaire les test, si cela est nécessaire pour mon dossier.
- Mais vous avez déjà les résultats, vous devez juste les demander.
- Mais Monsieur, je ne peux pas le faire, ma mère n’as pas accès à internet où elle est.
- Appelez-la.
- Je ne peux faire ça.
- Pourquoi ?
- Je n’ai aucun moyen de la contacter.
- Alors trouvez un moyen. CAS RENVOYÉ AU 2 MAI !
- Mais Monsieur, vous comprenez pas. C’est une perte de temps, je n’ai pas besoin d’aller a l’hôpital, ni de contacter ma mère, je vous demande juste d’une autorisation pour………….
Le temps que je finisse ma phrase je me trouvais déjà dans le couloir des trois petits points où les dames me fixent du regard et espérent que leur numéro s’affiche sur l’écran.
J’ai fermé mon ordi d’un coup sec. Cela faisait 3 semaines qu’on ne pouvait plus accéder à l’extérieur pourtant j’avais déjà été renvoyée à l’hôpital au moins 10 fois, toujours pour la même raison, baise de tension artérielle, risque de crise cardiaque.
- Elle est bien faite leur simulation de chambre de juges putain.
Le rendez-vous s’est fini à 7 heures 27 du matin… ce qui me laissait toute la journée pour exister.

Dehors les températures continuaient à augmenter faisant preuve de ce changement climatique dont on parle depuis si longtemps. Nous avions fait preuve du mauvais usage de tout ce qui nous avait été donné. Nature, Écriture, Communication, Territoire, Internet, Nous. On devait maintenant se tenir dans notre coin et réfléchir à comment soustraire les excédents. Vers Avril, une centaine de lois se sont mises en place pour maintenir la situation contrôlée.
Restriction de mouvement,
Nouvelle redistribution des biens et des faits,
Ressaisissement de la population
et encore plein de mesures qui tombaient jour après jour sur le journal télévisé.

Ce qui me réconfortait en quelque sorte était le silence, plus d’avions, ni de voitures, plus de lignes droites dans le ciel, plus de nuages non plus. La vérité semblait être révélée comme si rien de plus nous ne serait caché.
Je me disais que la ville ne nous avait jamais appartenue de toute façon, rien de tout ça était fait pour nous et quand je disais nous, je comptais le nombre de gens qui likaient ce que je venais de publier sur twitter, et j’imaginais que ce nombre était nous. 
Mais nous était bien plus qu’un nombre, c’était tout.

Il n’existait plus de séparation entre les choses. Tout été connecté, de l’air à l’eau, du feu à la terre et à l’air again. Un cycle perpétuel des 4 éléments qui faisaient quarantaine, mais comment faire autrement ?

Le temps que je ne passais pas à cuisiner ou faire du sport, je l’accordais à m’accorder. Je me faisais des landmarks conscientes avec le soleil, le matin sur le sol, écriture et sport, l’aprem sur le mur peinture et musique, le soir cuisine et lecture. Je ne sentais plus les jours passer…Comme si il y avait un nom à leur donner, le temps était devenu mon corps et je l’écoutais.

Dans l’année 2000, on disait que ça allait être la fin du monde, mais les ordis se sont juste mis à zéro. Ils se sont reset pour se mettre a l’heure avec le temps qui leur avait été imposé. Dans ma tête, on était dans l’année 2000 et on devait faire reset, pourtant on n’avait pas de consigne fixe ni de commande a exécuter, juste rester chez soi. Mais pour quoi faire ?

Rester.

Quelqu’un devait céder à quelque chose ? Céder à l’ennui, céder à la chaleur, céder au manque d’activité, céder au pouvoir, céder aux expectatives du monde, céder à l’espoir, céder au climat, céder à la maladie du siècle. Céder pour que quelque chose vienne pour que quelque chose parte. Céder aux instructions, reconnaître et assumer les conséquences de nos choix et actes et faire quelque chose, mais quoi faire ?

Rester.

Mon corps qui est la structure sur laquelle se repose mon esprit, cédait à l’apathie.

Mon esprit cédait à l’ennui. Ma pression artérielle cédait aux émotions d’incertitude et je m’évanouis encore et encore.
A chaque chute, le temps semblait passer différemment, c’était une drôle de sensation. Comme si je tombais de plusieurs étages pour m’éloigner ou me rapprocher de mon corps. C’était comme si mon esprit ne puisse être confiné mais que c’était une chasse entre me retrouver et me perdre dans mon corps. 
Toujours la jambe qui tremble, toujours les yeux qui bougent, toujours quelque chose devait bouger toujours. Épilepsie.

J’ai appris avec le temps que c’était les conséquences de mes traumatismes transgénérationnelles. Tout ce qui été arrivé avant moi et qui maintenant s’exprimait en moi en forme de bâillements, sueurs, vertiges, maux de tête, pression sur la poitrine, picotements, acouphènes. Tout cet héritage qu’on m’avait légué … que j’essayais de fuir et auquel je devais faire face, mais comment faire ?


Rester.







avec Luz de Amor
Pensées pour Lucia Bosé